Prométhée déchaîné

Ce titre un peu excessif pour dire en deux mots les petits changements apparus sur notre terrain : le mercredi 12, le terrassier Hercule – plutôt que Damien, finalement – commençait les fouilles pour les fondations, puis attaquait le vendredi les tranchées techniques (adductions et évacuations). Le même jour, nous avons reçu avec lui la spécialiste de la phytoépuration, venue se rendre compte de l’emprise réelle de la maison et déterminer exactement la position du bac où un jour des roseaux feront de nos eaux dites noires des eaux pures. Le mercredi 19, Hercule avait terminé de creuser la fosse où nous maçonnerons le bac au printemps ; ayant étalé un camion de zéro-vingt (des cailloux, donc) pour rendre carrossable l’entrée du terrain, il a ensuite rassemblé quelques mètres cubes de calcaire en un seul monticule dans un coin, pour faire propre, selon son mot : sa partie du travail était terminée, et il a en effet rangé ses jouets. Sur l’image, ce n’est pas un effet de perspective : la minipelle est bel et bien plus petite que la première utilisée, mais notre demi-dieu n’en faisait pas moins des merveilles – parfois assez inquiétantes, comme cette manière de s’appuyer sur le godet pour faire tourner l’engin sur lui-même, ou des équilibres sur caillasses que le simple mortel aurait jugé instables.

Avant son départ, nous avons reçu, le mardi 18, la visite des Cyclopes, sous l’aspect de trois toupies, camions malaxeurs ou bétonnières portées. Le seul point commun avec le jeu d’enfant, c’est que ça tourne. Par ailleurs, on reste dans le babylonien : la première machine ne s’est pas contentée de l’élagage que j’avais pratiqué à l’échenilloir, jusqu’à plus de trois mètres, en prévision de sa venue. Il restait un arbre qui ne lui revenait pas : elle s’est accrochée dans ses branches à l’entrée du terrain, et le chauffeur de l’abattre sans sommations. Un jeune arbre d’une trentaine d’années ; il y aurait eu moins brutal, peut-être, mais il était trop tard, le monstre ne pouvait plus reculer ni avancer. Pour la deuxième toupie, venue en marche arrière, il a fallu tomber un bout du muret de l’autre côté de l’entrée (le verbe tomber est transitif dans la région). Ce n’était pas vraiment un caprice du chauffeur, le but de la manœuvre étant de mettre les deux ogres cul à cul, le deuxième vomissant son béton dans le premier, lequel desservait le chantier via un bras articulé, télescopique et télécommandé.

    

Le tout pour couler le béton dans les fouilles réalisées quelques jours plus tôt :

     

Sur la troisième photo, prise le soir même (déjà sec), les deux sortes de marches qu’on voit sont des redents : la surface du béton à l’état liquide étant horizontale (c’est d’ailleurs l’effet recherché pour pouvoir maçonner de niveau par-dessus), il faut compenser la pente du terrain pour éviter de devoir fouiller trop profond et pour économiser les « agglos » (parpaings ou moellons en langue vulgaire).

Mercredi 19, les premiers agglos étaient posés. Jeudi et vendredi, j’ai pris ma leçon de maçonnerie : un brin plus exténuant que les Lego de mes filles, à la fois lourd et délicat. Aujourd’hui, lundi 24, pose des derniers rangs – de « blocs à bancher », des agglos creux, en forme de U, où du béton sera coulé demain pour offrir une ceinture pleine dans laquelle nous pourrons « splitter » la dalle bois. Le muret longitudinal au milieu sert de refend, les poutres de la dalle viendront reposer sur lui pour reprendre les charges : il ne matérialise rien dans l’agencement intérieur de la maison.

En un peu plus d’une semaine, la majeure partie de l’énergie grise de notre future maison aura été incorporée dans ces fondations et ce vide sanitaire. L’autre poste qui se montrera gourmand de ce point de vue sera sur le toit : les tuiles sont plus résistantes une fois cuites – mais la terre qui les compose est moins coûteuse que le béton. Depuis le début du chantier, nous sommes déjà passés par des états contradictoires : l’excitation des premiers jours a parfois cédé la place à une forme de mélancolie devant les quantités de matière nécessaires à cette structure pourtant minimale. Rien de pharaonique, nous rassurons-nous, l’essentiel de la maison étant fait de bois et de cellulose pour l’isolation, mais nous sommes loin des pilotis de notre première demande de permis de construire. Enfin, domine la joie de voir se matérialiser un projet ancien : quitter le domaine du fantasme pour entrer dans celui de l’habitable, ça ne se fait pas sans certains arbitrages.

Le bazar vu de la colline en face. On voit surtout les tas de pierres, sur lesquelles lorgne le maçon : du bien beau calcaire, à son avis.

Ajout de fin de journée : la maçonnerie arrivée à niveau.

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